Daniel Bizien, Cheminement, in Fragments, Passeport, Edition 92.

Cheminement. Un glissement long et ininterrompu. Un mouvement permanent. Ce long et lent déplacement dans l’espace et le temps, dans ce qui fait la durée.*

Rien ne peut mieux s’appliquer à Alain Diot et à son travail de peintre que cette notion de parcours, que cette intuition profonde de la durée. C’est un cheminement qui se déroule depuis tant d’années, avec u e infinie patience et la plus grande ténacité. Chaque geste, chaque mouvement, chaque réflexion sont portées par ce rythme pondéré, dense et qui perdure. Toujours en développement. Ainsi l’œuvre se développe selon ce même rythme, ces mêmes déplacements, ces mêmes retours en arrière, ces mêmes avancées. Et pourtant s’il y a interrogation permanente, il n’y a guère d’hésitation dans la réalisation ; c’est la certitude de la nécessité de faire qui sous-entend ce mouvement. Cependant, dans ces enchaînements, par des glissements subtils, surgissent des ruptures qui deviennent des passages. Diot lui-même dira, avec son langage paradoxal fait d’allers et retours constants, de balancements perpétuels : « Etre attentif à la différence. Les choses se renouvellent et ne sont pas identiques. Ce sont les espaces entre les ruptures qui deviennent passages. »

Pour lui il ne s’agit pas tant de montrer une œuvre, une peinture que la nécessité de montrer des passages, des ruptures. Car la réalité d’un tableau est dans ce léger déséquilibre qui lui donne sa vibration, son mouvement. C’est aussi une question de regard et de conscience du monde. Il s’agit bien de rapport étroit avec la vie.

Quand Alain Diot dit : « Un marin trimbale toujours la mer avec lui. Trimbale le mouvement, le voyage, son voyage avec lui », c’est bien sûr, toujours cette idée de voyage, de déplacement qui se présente, mais ça va bien plus loin, c’est avant tout une conception globale qu’il exprime. Une conception qui veut que l’on ne sépare pas la peinture de la vie. Pour lui, depuis toujours, il est primordial de se déplacer dans le monde, de ne pas être étranger. De savoir que dans ce long cheminement il faut également apprécier le parcours d’un peintre en tant qu’Homme. Savoir que le sens profond de ses interrogations sur le monde c’est comment vivre dans la cité ? Comment y développer un rapport dynamique entre elle, sa vie et son travail ? C’est être conscient que ces rapports ne se posent pas en termes de réussites ou d’échecs. La vie c’est la révolution (au sens large du terme), elle apporte et des catastrophes et des tensions qui sont porteuses d’avenir. C’est toujours ce mouvement qui porte dans le monde.

Dans ce sens, faire de la peinture c’est aussi faire autre chose » que l’acte de peindre, c’est vivre au quotidien. C’est se déplacer dans un espace qui est tout à la fois très grand et très petit. L’espace du monde tel qu’on le projette et l’espace mental que l’on crée. C’est ainsi. Aux questions qu’engendre la vie, Diot répond « par des souffles de vie, des souffles de peintures ». C’est là sa façon « de vivre au quotidien, de baigner dans la vie ». C’est l'état d’incertitude qui permet ces lents glissements qui font des passages, même si parfois c’est comme une dérive, une dangereuse dérive. « Mais la peinture c’est dangereux, mais la vie c’est dangereux ! »

Si le choix déterminant a été fait depuis bien longtemps, aujourd’hui c’est le travail qui guide, c’est la vie qui guide. C’est cet état d’infime déplacement, à la limite de l’attente, qui donne un sens à la vie, un sens au travail.

Et l’on revient toujours à l’œuvre, à son parcours, à son cheminement. On sait que même si c’est difficile, ça a quand même un sens de dire qu’on ne peut pas le dire. D’essayer de libérer une parole. C’est cette difficulté, c’est le manque qui révèlent. Malgré cette impossibilité il est indispensable de dire la nécessité de la peinture. Où ça va, d’où ça vient ? On y répondra que par effleurements. Comme une marche à tâtons. – Il n’y a pas de vérité droite !- Une lente dérive. A un moment donné, dans un foisonnement de questions on arrive à ce que l’on cherchait. Pour aller plus loin. Continuer.

S’il n’y a pas de réponse absolue, chaque question est le support pour de nouvelles questions. Pour Alain Diot « ce n’est pas ce faire comprendre qui est important, ce qui compte c’est poser les questions, même, et surtout, les questions qui sont sans réponses. » Avant tout, interroger, s’interroger. Sur le monde et sur la peinture, c’est lié. Le peintre a partie liée au monde et à la peinture. Ce perpétuel état de questionnement « c’est un travail, un travail d’absence », dit-il.

On comprend mieux alors qu’il faille se méfier de la logique, de celle qui apporte des explications à tout. Il s’agit donc d’interroger et de contourner. Même si l’on ne peut pas répondre définitivement à ce qu’est la peinture, le premier élément de réponse c’est le travail qui l’apporte ; on est dans un état même de travail et d’interrogation. Au cœur du cheminement. Quasiment en état de cécité.

L’idée de travail est toujours là. Un grand tourment. La nécessité. Le travail c’est ce qui permet de survivre. Dans les périodes de difficultés c’est lui qui donne la force d’aller chercher en soi les ressources qui permettent d‘avancer. Il est énergie. La plus extrême saturation peut engendrer les sursauts qui frayent de nouveaux passages.

Pour Diot « les peintres sont porteurs d’énergie ». Et la peinture est le résultat de cette énergie, de cette volonté de faire. Cette pulsion qui oblige à aller toujours au-delà, au-delà du geste, de la parole. Toujours plus loin, vers ce qui sans cesse se dérobe. Au bout de soi-même. Energie, oui ; mais la peinture est aussi un acte physique. Elle l’est dans ce rapport du corps à ce qui fait l’espace de la peinture. Ce n’est qu’une question de format. Si c’est évident pour une vaste surface, cette relation est tout aussi forte pour le plus petit format. Il y a toujours ce balancement du corps, la même décision dans le geste de la main, cet infime interstice dans le plissement de paupières. C’est toujours la même énergie dans l’appropriation de l’espace et de la peinture.

C’est espace de la peinture c’est le regard, c’est l’éloignement et le rapprochement. Dans ses limites c’est le subtil balancement entre la figuration et la non-figuration.

Avec Diot « on ne peut se regarder au premier degré. Ce n’est pas l’image de l’arbre qui est importante c’est la force de l’arbre, l’énergie de l’arbre qui comptent ». L’intention n’est pas de représenter, d’imiter un arbre, c’est de faire ce qu’on ne sait pas faire. D’être sur le fil de l’impossible. C’est faire surgir par approches, par tâtonnements. Ainsi dire plus.

Tout l’environnement entre dans le travail. La tache sur le mur, les traces sur la vitre, le feuillage plus loin, les branches qui dessinent la fenêtre, le chat qui passe, la fumée dans l’espace, le chant du coq, la lumière du matin… C’est faire part de tout ce qui est autour. C’est se fondre dans le paysage et ne plus le voir. C’est se fondre dans l’espace, dans tout ce qui environne. Dans la chose la plus infime. Si près et tellement dedans. On est alors dans la trame, dans l’interstice, dans ces espaces intermédiaires qui révèlent toujours plus. On est dedans et dehors. Tout à la fois au cœur de la peinture et dans ses marges. Déjà vers de nouveaux passages.

Ainsi, inlassablement l’œuvre en devenir se poursuit. Avec ses tâtonnements, ses retours sur elle-même, ses glissements incessants, ses questionnements au cœur de la peinture. Avec son regard et ses interrogations sur le monde, Alain Diot aux aguets dans son long cheminement.

Daniel Bizien, Cheminement, in Fragments, Passeport, Edition 92.