Texte de J.B. Hebey

Il y a plus de trente ans (je n'étais pas encore jeune !) un ami d'enfance qui avait disparu dans les brouillards des communautés du sud de la France pendant quelques années, refit surface.
En deux mois il passa du statut de pourvoyeur de riz complet de la communauté ensoleillée, à celui beaucoup plus urbain de vendeur de disques boulevard Saint Germain. Dans la foulée il réduit sa communauté à sa plus simple expression : une femme et très vite un puis deux héritiers.

Mais Alain Jolimay, dit Lito, puisque c'est de lui qu'il s'agit, n'a jamais oublié son escapade sudiste. Très vite il me présenta trois acolytes à lui dont l'accent ne trompait pas : Jacky, Daniel et Alain.
On aurait dit des personnages de Crumb version française… en gros des Pieds Nickelés Hippies . Fort différents mais unis par un même sens de l'amitié, de l'idéal… et de la sieste, ils ne pouvaient que me séduire. Comment ne pas être attiré par ces être vrais et que pas grand-chose impressionnait !

Très vite Alain, au gré de ses villégiatures Parisiennes, pris domicile dans le cocon douillet des couettes du 17 éme arrondissement où je logeais. Les matinées passées à écouter les dernières sorties vinyliques, en buvant moult cafés et fumant autant de cigarettes (roulées à la main ou pas) resteront toujours des moments de références de l'ultime "cool".
Alain me racontant comment il "faisait" les oursins à Saint Mandrier, comment il "voyait" la vie, comment il avait "besoin" de la mer… Son accent et sa quiétude m'aidaient d'une part à retrouver mes racines de Niçois et d'autre part à affronter un quotidien qui s'obstinait à être plein d'embûches. Je ne sais par quelle alchimie Alain me faisait croire, très sincèrement, que j'allais moi aussi vivre plus simplement… mais comme tout les accros c'était toujours… "plus tard… encore un an… attends je dois encore faire/acheter/ accomplir"… mais ça aidait !

De son côté Alain continuait inlassablement à travailler , à produire : Visages, patates, chaussures, poules, fils de fer, découpages… chaque visite à Paris rendait compte de l'évolution de son travail. Un travail dont il confiait qu'il lui était difficile, dans sa solitude studieuse, de juger de la qualité. Il avait besoin de cet oxygène Parisien, de ces escapades dans la futilité, sûr qu'il était de retourner au calme du sud.
Chacun à notre façon nous avons répondu à ses besoins. La communauté qu'il avait recrée à Paris était immatérielle et sans domicile fixe… mais forte et complice. Le mot de passe se résumait à "Alain vient !"
Ce message codé sous entendait " Dîner… expos… racontage de bêtises… " et souvent l'occasion pour certain de se voir… alors qu'ils n'habitaient qu'à quelques stations de là. A sa façon il était le ciment d'amitiés qui auraient pu se fissurer à l'ombre de l'âge.

Partageant, malgré lui, ma vie sentimentale, Alain connut celle qui allait devenir sa copine et son amie, Maté et par la suite celui qui, comme d'habitude, mit tout son enthousiasme et son talent d'entrepreneur dans la balance, son homonyme… Alain. La générosité et l'enthousiasme des uns et des autres permettaient à Diot de se bonifier, de grandir, d'exposer, de mûrir. Entre-temps il s'était marié, il avait fait un enfant. Mais Janineuhhh, et Alexandreuhh restaient dans son jardin secret… dans le sud. Aujourd'hui encore, pour des raisons impossibles à expliquer, je ne connais toujours pas leurs visages.
Il en fut ainsi pendant des années…Voyages à Paris, expos, dîners à Rueil, banquets à La Grézette, visites des expos à Cahors ou Toulouse… comme dans les films de Sautet nous nous retrouvions à intervalle régulier, le plaisir de se voir n'était jamais émoussé, mais les intervalles étaient de plus en plus longs… Chacun essayait de vivre de front toutes ses vies… familiales, professionnelles, culturelles et amicales, et le temps manquait !
Mais qu'ils étaient bons ces petits déjeuners sur la Place du Capitole à Toulouse, alors que le soleil se levait et que la veille nous avions trop "goûté" le Cahors". Rares mais intenses.
En fait, ce sont les deux adjectifs qui me viennent à l'esprit quand je pense à Alain.
Rare parce que je n'ai jamais rencontré un être à la fois aussi intemporel et aussi contemporain.
Et intense parce que Alain ne disait, ne pensait, ne faisait, n'agissait jamais "à la légère". Qu'il s'agisse de son physique, de sa pensée ou de son regard tout était intense… surtout sa grâce, son humour et sa distance.
Qu'il soit en Phalstaff / Neptunien sortant des eaux méditerranéennes ou en Rock Star émaciée vêtue de noir, sa présence a toujours inspiré calme et respect.
Mais j'oublie l'essentiel… j'ai eu le privilège d'assister au fil des années de notre amitié à la création d'une œuvre… celle d'Alain Diot.

Tu me manques Alain… Les vieux arbres n'aiment pas qu'on leur coupe leurs racines !


Jean Bernard HEBEY